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Australie


Melbourne – Kyneton : 85 km

Décalage horaire : +10


Dimanche j’ai effectué le plus gros virage qu’il soit possible d’imaginer question mode de vie : j’ai quitté mon squat hippie en plein cœur de la ville pour rejoindre une ferme isolée, située à 12km du bled le plus proche… Je suis désolé mais il n’y aura du coup ni lesbienne cokée ni rasta tatoué cette semaine ! J’espère que vous n’êtes quand même pas trop déçus et je vais essayer de me rattraper dès maintenant en vous souhaitant un très joyeux Noël à tous depuis ma campagne australienne où je fonds sous la canicule !

Je suis donc parti en train au milieu de l’après-midi et le trajet ne fut pas très long car en 1h15 j’avais rejoint Kyneton, un petit village qui laisse penser qu’on se trouve à des milliers de kilomètres d’une métropole comme Melbourne. J’ai très vite commencé à réaliser que j’allais enfin connaître le dépaysement total que je recherche dans ce voyage, et les choses n’ont fait que s’amplifier lorsque mon chauffeur est arrivé à la gare. En gros j’ai vu descendre d’un pick-up pourri et couvert de poussière un fermier typique portant un jean déchiré, un t-shirt troué et un couteau à la ceinture. C’est marrant mais à ce moment là j’ai compris que moi qui cherchais à vivre une expérience improbable pendant 10 jours j’allais être servi au-delà de mes espérances.

Et ce fut effectivement le cas car celui que je prenais à première vue pour un bouseux australien est en réalité une personne radicalement différente. Il s’agit d’un designer de softwares mexicain et juif qui, après avoir fait ses études au Canada et passé une bonne partie de sa vie à San Francisco, a décidé de réaliser son rêve de marginal écolo en créant une ferme organique dans le fin fond de l’Australie. Pour faire simple son objectif à court terme est de développer un commerce de traiteur en produisant et en cuisinant sur son exploitation agricole l’intégralité des produits proposés. Pour cela il a également acheté une boutique à Melbourne et c’est sa femme, une française prof d’anthropologie à l’université et éditrice, qui en aura la gestion. C’est donc dans un univers assez irréel que j’ai posé mon sac à dos pour une dizaine de jours !

Je n’étais au départ tout de même pas très confiant quant à la manière dont les choses allaient se dérouler, car mon ingénieur-fermier est un personnage bourru qui ne cachait pas sa déception de voir débarquer un Parisien sur ses terres. J’avais pourtant fait un effort pour me fondre dans la masse en me laissant pousser la barbe et en portant mes chaussures de brousse, mais je pense que c’est le polo Hackett qui m’a trahi ! En fait il avait peur que je ne sache rien faire de mes 10 doigts et craignait de devoir perdre un temps considérable à tout m’apprendre avant que je ne devienne enfin opérationnel. Mais dès qu’il a vu que j’étais tout à fait à l’aise avec les différents outils que j’allais devoir utiliser, que ce soit un râteau, une fourche ou encore une débroussailleuse, son attitude a changé radicalement et il est devenu adorable.

C’est donc dans une ambiance légèrement pesante que nous avons effectué le trajet de la gare à la ferme qui est située à 12km de Kyneton. Grâce au calme qui régnait dans la voiture j’ai pu profiter pleinement des paysages incroyables qu’offre la campagne australienne dès mon arrivée. J’étais d’autant plus content de les découvrir que c’est exactement ce genre de panoramas que je m’attendais à découvrir dans ce pays : d’immenses étendues de hautes herbes séchées clairsemées d’arbres imposants et de buissons. En gros, pour faire simple, ça ressemble à la brousse ! Et la comparaison ne s’arrête pas là car après avoir parcouru une dizaine de kilomètres sur une route goudronnée c’est sur une piste en terre que nous avons roulé jusqu’à l’exploitation. Et là je n’ai plus eu aucun doute quant à la qualité du dépaysement dont j’allais bénéficier : nous étions au milieu de nulle part, dans un décor de rêve où le 1er voisin n’est qu’à 3 ou 4km de là. Exactement ce que je recherchais.

Dès que nous sommes arrivés Ari, le fermier australo-canado-américano-mexicain, m’a fait faire un tour qui s’est avéré être assez rapide car aujourd’hui l’activité de la ferme est très restreinte. En fait il continue à travailler à temps plein avec son équipe d’informaticiens basée au Mexique, et ce depuis l’Australie. Il ne peut donc se consacrer qu’à mi-temps à ses activités agricoles et il est ainsi logique que 2 ans après l’acquisition de sa ferme il n’en soit qu’au stade de la finition des travaux d’aménagement. Ceux-ci étant toutefois quasiment achevés les activités de culture et d’élevage à proprement parler vont bientôt pouvoir démarrer. Si je suis là pendant 10 jours c’est d’ailleurs pour l’aider à terminer les gros chantiers qui nécessitent d’importants efforts physiques. Le but est qu’il puisse commencer à planter ses légumes dès cette semaine. Car pour l’instant il ne se passe pas grand-chose ici. L’exploitation ne compte que quelques arbres fruitiers, quelques pieds de haricots et de maïs, 6 moutons, 2 chevaux, 1 vache, 1 dindon et des poules (sans compter la présence de 4 chiens et 2 chats). C’est énorme si on habite dans un 3-pièces à Paris mais c’est finalement assez peu quand on possède un domaine de plusieurs hectares dans le fin fond de l’Australie !

Après avoir fait le tour du propriétaire j’ai pu découvrir ma chambre et celle-ci dispose de tout ce dont j’ai besoin, c'est-à-dire d’un lit et d’internet. Ceci est d’autant plus étonnant que l’exploitation n’est reliée ni à l’eau courante, ni à l’électricité, et qu’ils sont par conséquent obligés de tout produire eux-mêmes. Mais je jouis malgré tout du confort moderne et étant dans un bâtiment indépendant situé à quelques mètres de la maison principal je suis en plus parfaitement tranquille. J’y ai donc posé mes affaires et j’ai rejoint mon hôte pour le dîner. Ce soir-là la conversation a été limitée mais il m’a malgré tout fait profiter de ses talents culinaires. Son objectif étant de devenir traiteur c’est évidemment un excellent cuisinier et j’ai pu manger comme un roi, ce qui ne m’était pas arrivé depuis le début de mon voyage. Le reste de la semaine fut d’ailleurs ponctué de repas tous meilleurs les uns que les autres, préparés à chaque fois avec des légumes frais provenant à l’heure actuelle du marché local. Une fois ce dîner de bienvenue terminé je suis allé me coucher car la journée du lendemain devait démarrer très tôt.

La température grimpe en effet en flèche et dépasse les 30 degrés à l’ombre dès 11h du matin, et comme je passe la plupart de mon temps en plein cagnard je ne peux vraiment bosser dehors que le matin. C’est la raison pour laquelle je dois être au boulot à 8h et m’arrêter vers 12h-12h30. En règle générale jusqu’à 10h tout se passe bien, à partir de 10h30 les mouches commencent à vouloir participer à la fiesta et à partir de 11h je perds grosso modo 1 litre de sueur par quart d’heure ! Ces conditions renforcent donc sévèrement le côté sportif du métier de fermier qui l’est pourtant déjà suffisamment. J’ai en effet passé la semaine à désherber, labourer, porter des centaines de kilos de pierres, installer des dizaines de mètres de barrières en fil de fer et à grimper dans des arbres pour poser des filets. En gros j’ai créé un potager sur un terrain laissé à l’abandon, empêché les poules de s’évader et dissuadé les perroquets de venir saccager les arbres fruitiers ! Et c’est après m’avoir vu mener ces chantiers avec une aisance qu’il n’imaginait clairement pas qu’Ari a commencé à se dérider. Il m’a avoué être bluffé de voir à quel point j’étais dans mon élément dans un champ et à l’aise avec les missions qu’il m’avait confiées. Cela ne m’a pourtant pas empêché de déguster sur le plan physique et de finir la 1ère journée avec une douleur aux bras et aux doigts qui m’a fait complètement oublié celle que j’avais jusqu’alors aux dents. Cela ne signifie pas que mes problèmes bucco-dentaires sont réglés mais j’espère que cette douloureuse illusion me permettra de tenir jusqu’en Thaïlande où les soins sont infiniment moins chers qu’en Australie ! Et ces efforts ont eu une conséquence très positive sur mes rapports avec le fermier, car nous avons pu commencer à discuter vraiment. J’ai ainsi découvert que derrière ce masque de râleur se cachait une personne particulièrement généreuse et cultivée.

En raison des horaires assez peu contraignants nous avons eu l’occasion de passer de longs moments à table, à discuter des politiques sociales et économiques appliquées en France, au Mexique et aux Etats-Unis, de l’évolution de la situation au Moyen-Orient ou encore de l’avenir écologique de la planète. Avoir des débats aussi passionnants que polémiques est l’un des avantages de cohabiter avec un fermier-informaticien-cultivé-juif-et-mexicain ! Et ces horaires me laissent également le temps de vaquer à d’autres occupations. Lundi j’ai ainsi passé l’après-midi à l’accompagner dans ses achats divers et variés. D’habitude, un 21 décembre, j’ai plutôt tendance à faire mes courses de Noël aux Galeries Lafayette ou au Printemps, mais là c’est chez un marchand de graines pour poulets, chez un réparateur de tracteurs ou encore chez un quincailler que j’ai pu flâner allègrement entre les rayons ! C’est vraiment amusant de voir à quel point les préoccupations quotidiennes, et donc les besoins élémentaires, peuvent varier en fonction du mode de vie choisi. Je n’avais jusqu’à présent pas pris conscience du fait que le manque d’une simple bâche en plastique pouvait paralyser la vie de quelqu’un pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. C’est ce qui est arrivé lundi car sans cette bâche il nous était impossible d’avancer dans la conception du potager, ce qui empêchait logiquement de planter les graines au plus vite, et donc de récolter les légumes dans quelques semaines, c'est-à-dire de faire tout simplement tourner la ferme.

Et je dois avouer que j’adore découvrir ces modes de vie si différents du mien. C’est simple, je suis simplement heureux ici, heureux comme je ne l’ai pas été depuis très longtemps. J’apprécie au-delà de tout ce que j’avais imaginé le simple fait de pouvoir faire quelque chose d’à la fois physique et utile, et ce dans un cadre de rêve au milieu des chevaux et des moutons. Je conçois très bien que cela puisse paraître étonnant, encore plus lorsqu’il s’agit d’un parisien pure souche comme moi, mais je me sens incroyablement bien. Pour la première fois depuis longtemps j’arrive à vivre pleinement l’instant présent et à l’apprécier, sans penser à ce qui arrivera demain. Je profite du calme total qui règne ici, de la solitude, de l’absence d’effervescence à laquelle je suis habitué et de la chance que j’ai de pouvoir vivre une expérience aussi unique qu’improbable dans le fin fond de l’Australie.

Mais je ne suis finalement pas complètement seul lorsque je travaille car c’est bien souvent sous le regard intrigué d’un des deux chats de la maison que je transpire comme une bête toute la matinée. Il s’agit en fait d’une chatte qui adore venir se fourrer dans mes pattes lorsque je suis en train de labourer le potager. Et celle-ci est d’ailleurs bien la seule avec qui j’ai jouée depuis le début de mon tour du monde car cela fait quelques semaines que je suis devenu incroyablement sage ! D’un autre côté ce n’est pas très dur d’être raisonnable ici car, perdu à des années-lumière de la civilisation, les opportunités de batifoler ne sont pas franchement nombreuses. A moins d’inviter une brebis à venir prendre un dernier verre dans ma chambre après l’avoir emmenée admirer le coucher de soleil sur la campagne australienne, je n’ai pas vraiment d’occasions de faire des folies de mon corps ! Mais c’est en partie ce que je suis venu chercher dans un cadre calme, isolé et radicalement différent de ce que j’ai toujours connu. Mon objectif est de pouvoir prendre du recul sur tous les choix importants que j’ai été amené à effectuer jusqu’à présent, et ce tout en vivant quelque chose de totalement nouveau pour moi. Je suis donc ravi de mon sort. Pour l’instant cette vie me convient parfaitement et, mise à part l’absence de possibilité de voir un certain nombre de personnes dont je suis très proches, aucun élément de la vie parisienne que j’ai abandonnée pour quelques mois ne me manque.

Le travail sous la canicule me fait donc beaucoup de bien et, malgré les conditions de travail qui s’apparentent fort à celles des forçats de Cayenne, ce n’est de toute façon pas dans un bagne que je passe cette période de Noël. Je bénéficie de nombreux moments de liberté qui m’ont entre autres permis de découvrir une partie de la région de Victoria, très intéressante dans la mesure où elle a attiré un grand nombre de chercheurs d’or au XIXème siècle. Les villes sont par conséquent typiques du Far West et particulièrement riches sur le plan architectural. En effet elles bénéficiaient de moyens très importants à l’époque de leur construction. Et je profite également de ces après-midi de repos pour faire des ballades dans la campagne. J’ai ainsi eu l’occasion, lors de l’une d’entre elles, de pouvoir apercevoir des kangourous en liberté dans le bois situé sur la colline en face de la ferme. Je marchais en faisant particulièrement attention aux serpents dont la région est parait-il infestée, lorsque j’ai entendu du bruit dans un bosquet en amont. Quand j’ai levé les yeux pour voir d’où cela venait j’ai aperçu, à quelques mètres seulement, 3 kangourous qui s’enfuyaient vers les hauteurs. Et ce ne sont d’ailleurs pas les seuls que j’ai croisés puisque quelques minutes plus tard j’en ai aperçu deux autres qui traversaient en bondissant la plaine en contrebas. Que ceux qui en doutaient se rassurent, ce n’est pas un mythe, il y a bien des kangourous en Australie ! C’est donc bien dans un environnement paradisiaque que je passe cette période de Noël.

Et heureusement que le cadre est aussi agréable car ce n’est pas complètement évident de se retrouver seul dans une ferme à l’autre bout du monde lorsque tout le monde se gave de foie gras et de champagne en famille. Personnellement, à la place de la dinde et du sapin j’ai eu le droit à une omelette et à de la salade dégustés devant un film de Brian de Palma… Ca fait bizarre pour un 24 décembre ! Mais j’ai quand même eu l’occasion de fêter Noël le lendemain, lors d’un déjeuner organisé chez la fille de Christine, ma fermière-anthropologue. Cela ne m’a tout de même empêché de bosser pendant 4h le vendredi matin car, selon leurs propres dires, ils sont tellement contents de mon travail qu’ils veulent « en profiter au maximum avant mon départ ». Drôle de manière de me récompenser pour mes efforts… La prochaine fois j’en foutrai pas une, surtout lorsqu’il y aura un jour férié à l’horizon ! Et oui, il y a quelques mois je n’imaginais déjà pas passer Noël en short et avec une fourche à la main, donc l’idée que je fêterai la naissance de Jésus en passant une partie de la journée à remuer de la terre et à poser des filets dans des arbres fruitiers ne m’avait jusqu’à présent pas du tout traversé l’esprit !

Cela a tout de même valu le coup d’attendre car nous nous sommes rendus vers 14h à une petite réception particulièrement sympathique dans le centre de Kyneton. Le cadre était particulièrement exotique et pour la première fois de ma vie j’ai réveillonné dans un jardin, entouré d’immigrés mexicains et d’australiens hippies (j’ai le sentiment qu’il commence à y avoir un fil rouge à mon voyage mais je n’arrive toujours pas à trouver lequel…), avec en fond musical du jazz des années 50. L’omelette du 24 a ainsi été remplacé par de la nourriture essentiellement mexicaine et les cocktails alcoolisés préparés à base de fruits bio ont coulé à flot pendant tout l’après-midi. C’est donc passablement cuit que j’ai quitté cette petite fête conviviale vers 20h, après avoir pourtant passé une bonne partie de l’après-midi à jouer avec les enfants présents qui me trouvaient apparemment de plus en plus rigolo au fur et à mesure de l’augmentation de mon degré d’intoxication par éthanol ! J’ai ainsi eu l’occasion de passer un Noël aussi sympathique qu’improbable à des milliers de kilomètres de ma famille.

La seule mauvaise nouvelle de la semaine est venue de l’étudiante de Sydney que j’avais rencontrée à Melbourne, ou plutôt de son absence totale de réponse. Depuis cette fameuse rencontre où elle m’avait proposé de m’héberger je n’ai plus réussi à la joindre, ce qui commençait à me faire légèrement stresser car la date de mon départ arrive à grands pas. Mais comme je le disais la dernière fois chaque problème a sa solution : les fermiers ont contacté une de leurs amies qui habite là-bas et je devrais normalement pouvoir au moins déposer mes affaires chez elle. Ceci me convient très bien car c’est plus pour mon sac à dos qu’autre chose que j’étais inquiet, une fois mes affaires les plus précieuses en sécurité ça ne me pose aucun problème de me débrouiller pour dormir ailleurs. Il y a toujours un moyen de passer la nuit quelque part en faisant avec les moyens du bord, surtout quand il fait 25° ! En tous cas, j’ai appris 2 choses importantes sur les femmes hippies grâce à ce nouveau faux-plan et à ce réveillon peu banal: la première c’est que nos amies pacifistes ne s’épilent pas sous les bras, ce qui n’a aucun rapport avec la choucroute mais qui est très désagréable à constater lorsqu’elles troquent leur poncho pour un débardeur bariolé, et la deuxième c’est que le mot fiabilité ne fait apparemment pas partie de leur vocabulaire.

Cette semaine a donc été celle que j’ai préféré depuis le début de ce tour du monde et je suis ravi de poursuivre ce séjour pendant encore quelques jours avant de partir pour Sydney. En plus les conséquences positives de cette expérience sont nombreuses car depuis mon arrivée dans la ferme je n’ai pas fumé la moindre cigarette et je n’ai pas non plus dépensé le moindre dollar. Si on rajoute à ça le fait que j’ai fait beaucoup d’efforts physiques en plein soleil et que j’ai mangé sainement on peut aisément envisager que dans quelques mois c’est un bodybuilder barbu, tout bronzé et totalement sevré du tabac qui va revenir poser ses valises à Paris… Mais soyez patients, on en est encore très loin pour l’instant !