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Argentine


El Calafate – Perito Moreno A/R : 164 km

El Calafate – El Chalten A/R: 440 km
El Calafate – Buenos Aires: 2930 km
Buenos Aires – Pïlar A/R : 80 km


Qu’y a-t-il de mieux pour réfléchir aux questions les plus existentielles qui soient que de se retrouver soit avec un nombre incalculable d’heures de passivité totale à tuer, soit devant un spectacle naturel d’une beauté à couper le souffle. La réponse est « rien » ou plutôt si, le cumul des deux. C’est en effet ce que j’ai connu cette semaine avec des journées entières de bus entrecoupées de balades et de treks dans des endroits qui figurent sans hésiter dans la liste très fermée des lieux les plus exceptionnels que la nature a choisi de nous offrir en cadeau. Et malgré la fatigue qui continue gentiment à s’accumuler lentement mais sûrement dans mon corps j’ai savouré pleinement chacune des minutes de marche et de découverte sur des terrains parfois très difficiles d’accès, mais qui au final finissent toujours pas offrir des points de vue incroyables qu’on ose à peine imaginer ne serait ce que pour la conception d’une carte postale, de peur de ne pas être crédible !

C’est donc d’El Calafate, où j’avais décidé d’installer mon camp de base pendant les quelques jours qui ont suivi mon court passage à Ushuaia, que j’ai eu l’occasion de partir effectuer plusieurs randonnées qui m’ont permis de découvrir une autre partie de la Patagonie, cette région du bout de monde dont le nom avait toujours été pour moi évocateur d’aventure et de dépaysement. Mais ce n’est pourtant pas dimanche dernier que je me suis appliqué à explorer ces caractéristiques de cette partie de l’Argentine car après ma nuit blanche encore bien présente dans mon esprit, mes 20 heures de bus avec franchissements de frontières et mon arrivée au beau milieu de la nuit dans un hôtel situé à un bon quart d’heure à pied de la gare routière, j’étais dans un état de fraîcheur tellement relatif que j’avoue humblement que je n’ai mis le nez dehors pour la première fois dimanche que vers 18 heures. Et encore ce n’était que pour aller chercher de quoi dîner au supermarché du coin ! Mais cela m’a toutefois permis de découvrir rapidement le centre ville d’El Calafate, une petite bourgade très calme dont la rue principale ressemble étrangement à celle d’une station de ski avec ses façades en bois et ses magasins de produits artisanaux dans lesquels sont refourgués aux touristes, et à des prix hallucinants, toute une collection de marmottes en terre cuite à faire trôner sur la cheminée du salon, de gravures en bois qui auraient du mal à trouver chez moi une place ailleurs que dans les chiottes, et de saloperies diverses et variées d’un goût douteux qui semblent pourtant faire le bonheur de certains. Cela ne m’a toutefois pas occupé très longtemps et seulement quelques minutes après avoir quitté le confort douillet de mon auberge surchauffée j’y étais de retour pour achever ma journée d’oisiveté dans les mêmes conditions que celle dans laquelle je l’avais commencée, à savoir allongé sur un canapé avec mon livre d’Hemingway qui m’a bien occupé ce jour-là. Merci mon vieux !

Mais à mon retour de cette promenade, aussi enrichissante sur le plan culturel qu’intense sur le plan sportif, j’ai surtout eu l’agréable surprise de constater qu’Alexandre, Bastien, Adrien et Alexis, les 4 français de l’ESC Lille rencontrés quelques jours plus tôt dans le sud du pays, venaient de débarquer par hasard à l’hôtel dans lequel je m’étais installé. Pour être parfaitement honnête la notion de surprise est à relativiser car El Calafate a beau compter quelques milliers d’habitants, les solutions d’hébergement pour backpackers n’y sont disponibles qu’en quantité limitée et mon étonnement ne fut donc pas d’une intensité folle ! Cela faisait malgré tout plaisir de retrouver des personnes intéressantes avec qui il était vraiment agréable de pouvoir discuter. C’est ainsi avec eux, plus Bérangère qui était toujours là pour ensoleiller nos journées avec son accent chantant du midi, que je suis parti le lendemain pour une expédition de quelques heures au Perito Moreno, un glacier absolument hallucinant situé à moins d’une centaine de kilomètres de notre lieu de villégiature.

Après une bonne heure de bus lundi matin nous sommes donc arrivés dans l’un des parcs naturels qui confèrent à la Patagonie son statut de région mythique, et j’ai rapidement compris pourquoi tout le monde me parlait depuis plusieurs jours avec émerveillement du spectacle qui y était offert. En effet, au détour d’une route sinueuse qui serpentait sur le flanc de l’une des montagnes verdoyantes de ce massif, nous avons eu la chance de nous retrouver subitement nez-à-nez avec une œuvre naturelle dont le mystère qui l’entoure n’a d’égal que sa beauté extraordinaire. Il s’agissait d’un glacier gigantesque, de plusieurs kilomètres de long et d’une quarantaine de mètres de haut, qui domine un lac situé en altitude, à environ 1000 mètres au dessus du niveau de la mer. Le reste de la journée a donc consisté à marcher tout autour de ce désert glacé aux caractéristiques quasi-lunaires, sur une promenade en bois intelligemment créée par les conservateurs du parc pour que les touristes puissent admirer au mieux cette splendeur de la nature. Le spectacle fut d’ailleurs d’autant plus au rendez-vous qu’en raison du beau temps qui régnait en maître ce jour-là la température était bien supérieure à 0 degré, que la glace exposait au soleil fondait et que, par conséquent, nous avons été témoins de l’effondrement d’un des pans de ce glacier. Je peux vous assurer que lorsqu’un bloc de 30 mètres de haut et de plusieurs tonnes se détache pour aller finir sa course avec fracas dans l’eau du lac qu’il surplombe on est bien content de se retrouver au sec et en sécurité sur la terre ferme, loin de cette bizarrerie dont la nature a choisi de nous gâter !

L’aspect esthétique et spectaculaire de cette balade était donc indéniable, mais ce qui m’a finalement le plus marqué au cours de cette journée c’est les questions qu’un tel spectacle force à se poser. Depuis que je suis parti, il y a maintenant plus de 5 mois, je sens que j’ai énormément progressé dans la connaissance de moi-même et que j’ai trouvé des réponses à la plupart des interrogations les plus profondes et les plus personnelles que je portais comme un fardeau avant le début de mon voyage. De ce point de vue là je peux dès aujourd’hui affirmer avec certitude que ce tour du monde est une réussite totale. Mais maintenant surgissent des questions moins égocentriques, moins focalisées sur moi en tant que personne dotée de sentiments et de caractéristiques propres à mon passé et à ma personnalité, désormais je cherche à comprendre comment je me situe en tant qu’individu évoluant dans un monde, au sens géographique et social du terme, dont la gestion et le contrôle dépassent largement les capacités inhérentes à l’être humain. Pour faire plus simple, et mettre à profit mon éducation reçue en école de commerce même si ça n’a finalement rien à voir avec la choucroute, je pense être en ce moment en train de passer d’une analyse micro-économique de ma petite personne à une étude macro-économique du monde dans lequel j’évolue ! Et c’est sûr que lorsque l’on se retrouve au milieu des montagnes, face à un mur de glace splendide d’une quarantaine de mètres de haut on se sent minuscules et cela est plus que propice aux questionnements à la fois sur la raison de notre présence sur Terre et sur l’influence réelle que l’on peut avoir sur son évolution au cours de notre vie. Et ouais, ça change des questions que je me posais la semaine dernière quand je m’interrogeais uniquement sur l’heure de fermeture du supermarché pour savoir si j’allais pouvoir y être à temps pour acheter un pack de bières !

Cela m’a donc fait beaucoup de bien de passer cette journée au grand air, à méditer sur les pourquoi du comment de la nature humaine, et c’est comblé que je suis rentré à l’hôtel où la soirée a été particulièrement calme. La seule véritable animation a été un barbecue qui était organisé par les gérants de l’auberge, moyennant bien évidemment une participation financière. Mais après quelques semaines au cours desquelles j’ai vu la gestion de mon budget devenir un concept assez flou j’ai décidé de reprendre les choses en main, et étant donné que ma situation économique actuelle pourrait plus ou moins être comparée à celle de la Grèce, j’ai finalement passé mon tour sur cette dépense superflue. C’était sans compter sur la gentillesse des 3 mousquetaires (les 4 français de l’ESC Lille, mais je trouve ça à la fois plus simple et plus rapide de les appeler comme ça !) qui, profitant du fait que la nourriture était à volonté, me faisait passer discrètement de la viande sans que personne ne s’en aperçoive. Oui, j’étais effectivement comme un clébard qui attend au pied de la table qu’on lui jette des bouts de gras mais au final j’ai pu dîner à l’œil, et peut être même plus que certains participants !

Cet apport de protéines fut d’ailleurs le bienvenu car la journée du lendemain allait être placée sous le signe du sport, avec un trek de 6 heures dans les montagnes d’El Chalten, une ville située à 200 km d’El Calafate réputée pour abriter le Fitz Roy, le plus haut sommet d’Argentine qui culmine à plus de 3400 mètres. Après 3 nouvelles heures de bus nous sommes donc arrivés en fin de matinée, toujours avec les Frenchies, Bérangère et cette fois-ci un Australien en plus, dans un nouveau parc naturel. Il s’agissait en fait de l’autre extrémité du parc dans lequel nous nous étions rendus la veille mais, je le conçois, tout le monde s’en fout complètement donc on ne va pas s’attarder là-dessus ! En revanche c’est sur les paysages hors du commun que j’ai pu observer que cela vaut le coup de s’arrêter quelques instants. Il ne s’agissait en effet pas d’une végétation luxuriante comme j’en ai observé beaucoup ces dernières semaines, mais au contraire d’une forêt d’arbres morts et couchés par le vent qui avaient poussé sur une terre jaunâtre et caillouteuse. On se serait cru dans un décor de film d’horreur dans lequel des vampires sortiraient des sous-bois pour venir dévorer la pauvre petite vierge effarouchée qui vient se balader toute seule, sans aucune raison, de nuit et par grand vent, dans ce décor angoissant. En plus certaines des plaines que nous avons traversées au cours de ces longues heures de marche ressemblaient étrangement à de la lande donc tout était vraiment parfait pour créer une atmosphère très particulière. Et malgré cet aspect désertique et dépouillé j’ai trouvé ce paysage magnifique. Une certaine harmonie conférait à ce cadre inhospitalier un charme indescriptible. En plus on jouissait de partout d’une vue incroyable sur les montagnes enneigées qui nous entouraient, tout cela était simplement magique. Du coup j’ai pu sereinement me replonger dans mes interrogations existentielles de la veille, mais je pense que vous avez compris l’idée générale du débat donc je vais être sympa et je vais vous épargner une seconde couche de questionnements métaphysiques !

Après avoir bien crapahuté pendant toute la journée sur des chemins parfois très raides ou totalement inondés nous sommes donc rentrés harassés de fatigue à El Calafate et c’est avec un plaisir non dissimulé que nous avons retrouvé la chaleur de nos quartiers privés. Mais un coucher prématuré n’était pas pour autant au programme des réjouissances car nos amies lilloises d’Ushuaia ont eu ce soir-là l’excellente idée de débarquer elles aussi dans l’auberge où nous séjournions tous afin d’y passer quelques jours à leur tour. Nous les avons donc attendues et ce n’est finalement qu’à une heure plus que tardive que chacun est parti récupérer un peu des efforts intenses consentis pendant la journée sur les chemins des montagnes de Patagonie.

Cette petite soirée marquait d’ailleurs pour moi la fin de mon séjour dans le sud de l’Argentine et de mon bout de route avec Bérangère, car dès le lendemain matin j’ai repris place à bord d’un bus pour repartir à Buenos Aires et ce trajet fut encore épique. Pour faire rapide je me suis tapé 45 heures de voyage, une escale de 5 heures dans un restaurant de gare routière qui puait la frite et la saucisse, 3 mecs bourrés qui ont foutu un dawa pas possible dans le bus à partir de 1h30 du mat’ et ce pendant une bonne partie de la nuit, à un steward (car oui il y a des stewards dans les bus argentins, c’est la grande classe !) homo qui me draguait à grands coups de plateaux repas supplémentaires et de clins d’œil bien appuyés, et à des compils argentines improbables diffusées en boucle par notre chauffeur mélomane… Une horreur ! On comprendra donc qu’après une telle épreuve de force, autant physique que nerveuse, je sois parti directement à l’auberge de Palermo dans laquelle j’avais décidé de retourner et que je m’y sois recouché pendant une bonne partie de la journée ! Ma soirée du vendredi ne fut d’ailleurs guère plus passionnante car c’est une nouvelle fois avec Hemingway que je l’ai passée en tête-à-tête et à 22 heures je dormais comme un bon gros bébé de 70kg tout barbu. C’était toutefois sans compter sur l’isolation phonique désastreuse du dortoir dans lequel j’avais été affecté, qui avait en plus le privilège d’avoir un mur mitoyen avec les chiottes collectives de l’étage… C’est dingue ce que les gens peuvent faire comme bruits divers et variés quand ils sont sur le trône ! Et si on rajoute à ça les anglaises à la classe légendaire qui sont rentrées ivres mortes à 5 heures du mat’ en hurlant comme des cochonnes qu’on égorge on a un tableau assez représentatif de la nuit de rêve que j’ai passée !

Je ne me suis du coup pas levé très tard samedi matin et j’ai décidé de mettre à profit la longue journée que j’avais devant moi pour partir à la découverte de Buenos Aires, ville que je n’ai finalement jusqu’à présent que très peu visitée. Malheureusement les éléments étaient contre moi car ce jour là la météo locale se caractérisait surtout par sa fraîcheur et se grisaille et après une promenade d’une petite heure dans le Centro j’ai décidé de retourner du côté de Palermo où je me suis abrité dans un café en regardant la demi-finale du top 14, le championnat de rugby français, ce qui m’a permis de retrouver pendant quelques minutes un peu de notre culture nationale qui commence à quand même bien me manquer.

Mais le moment vraiment sympa de ce weekend a été l’assado auquel j’ai été convié le soir même chez Sofia pour fêter le retour de Pierre. Pas de panique, je vais tout vous expliquer ! Primo l’assado est l’équivalent argentin du barbecue, sauf qu’au lieu de faire griller des merguez sur une grille graisseuse et carbonisée on cuisine des viandes qui sont toutes meilleures les unes que les autres. Deuxio, Sofia est la copine argentine, aussi mignonne qu’adorable, de Pierre. Elle vit donc à Buenos Aires mais ses parents possèdent une maison à Pilar, une banlieue huppée et archi-sécurisée constituée de villas de rêve, et c’est chez elle que nous sommes allés passer la soirée. Et tertio, donc maintenant vous allez enfin commencer à comprendre un peu ce que je vous raconte, Pierre est un de mes meilleurs amis qui, après avoir passé plusieurs mois en Argentine, est parti faire un échange universitaire à Boston, et qui vient de revenir ici pour passer un mois en amoureux avant de repartir en France.

C’est bon, tout est clair maintenant ?!

Je suis donc parti en voiture avec Inès et Philippe, deux de ses amis français, et nous avons retrouvés sur une place une dizaine de personnes, essentiellement des argentines, pour un petit dîner très sympa, en plus arrosé d’un vin excellent produit par le père de Sofia qui possède des vignobles dans la région de Mendoza. Puis le clou de la soirée fut notre passage dans une boîte locale où j’ai encore une fois eu l’occasion d’observer avec attention l’alliance magique de la coupe de cheveux improbable et du déhanché sur une musique qui l’est tout autant. Et le problème c’est que je me rends compte qu’en fait j’adore cette ambiance… Je crois que je suis en fait au plus profond de moi-même un énorme jacky argentin ! Le constat a été dur faire mais le résultat est sans appel… En tout cas, trêve de conneries, j’étais ravi de revoir Pierre presqu’un an après son départ de Paris, mais aussi de découvrir un peu sa vie ici dont j’avais tant entendu parler et qui me faisait bien rêver.

Donc pour résumer brièvement (oui, car je suis crevé et je ne vais pas tarder à m’endormir sur mon clavier donc je vais vite clôturer ce chapitre !), bilan encore une fois extrêmement positif de la semaine qui vient de s’écouler et du coup j’ai comme envie de dire… encore une affaire rondement menée tout ça !